Laure se ruait hors de la cour de son lycée quand elle trébucha sur un des pavés déchaussés de l'entrée du bâtiment. Sa chute était pathétique, et le temps sembla se figer pour que la jeune fille un peu boulotte puisse mesurer l'humiliation qui mettait un point final à une horrible journée.

 

Elle s'écrasa de tout son long sur les pavés. Une chute anodine, qui ne laisserait que quelques ecchymoses incertaines aux bras et un vague à l'âme de plus pour ce qui semblait se dessiner dans le futur proche comme une soirée de mélancolie. Elle était trempée de cette averse qui semble devoir nous accompagner dans les pires moments de notre vie, pour nous apporter notre dose de pathos.

Elle prit le bus en essuyant les larmes dans un effort pour masquer les pleurs déjà camouflés par la pluie. Un vieux un peu plus éveillé que les autres tenta de mêler son regard d'étonnement et de compassion tout en essayant de croiser celui de Laure pour lui faire comprendre qu'elle n'était pas tout à fait délaissée, comme il supposait qu'elle le pensait. Elle le haït pour cette sympathie déplacée. Comme elle ne voulait pas que ça se voie, elle lui fit un sourire qu'elle voulait rassurant, mais elle ne se rendait pas comptes que ses yeux étaient deux petites îles de tristesse qui démentaient d'un petit océan de larmes les rives de son sourire. Le vieux détourné la tête; la mission qu'il s'était attribuée semblait accomplie. Laure observa cet homme voûté, contempla avec dégoût les tâches de vieillesse qui constellaient ses mains. Elle jeta un œil à ses mains sur lesquelles ses larmes avaient séché et pensa que vieillir était un sort peu enviable, bien que commun. Elle se prit un peu de pitié pour l'homme avant de descendre du bus en l'oubliant à jamais.

Elle devait encore marcher quelques centaines de mètres avant de franchir la porte de son immeuble. Cela lui faisait du bien de marcher sous la pluie, même si elle regrettait d'avoir oublié son parapluie. Les gouttes lui apparaissaient comme un brouillard de larmes qui épaississait celui qu'elle avait au regard. Une preuve qu'elle n'était pas la seule à pleurer, peut-être. Elle sortit un paquet de mouchoirs, mal fermé, de sa poche, et pesta contre cette même pluie qui lui interdisait un nez propre. Elle arriva enfin chez elle, et profita de l'intimité de l'ascenseur pour appuyer sa tête contre le miroir qui ornait le plus large mur de la cabine. Elle sanglota encore un peu, renifla dans un bruit d'aspiration gênée, et entra dans son appartement. Des traces de sueur et de pleurs maculèrent quelques heures le miroir, le concierge les effacerait plus tard en grommelant contre ces enfants qui lui étaient source de travail supplémentaire.

Lorsqu'elle entra dans sa chambre, une petite pièce aux murs rosâtres et aux meubles noirs, elle faillit bondir de surprise en voyant que quelqu'un y était entré. Un garçon, qui se tenait au milieu de la pièce, pas très grand, maigre. Ses cheveux noirs lui tombaient avec résignation sur des yeux de la même couleur. Il leva la tête et parla.

 

« Bonjour, Laure. Je m'appelle Mélan.

 

- Mélan?  demanda Laure, étonnée par l'étrange prénom du garçon.

 

- Mon père voulait une fille qu'il appellerait Mélanie. Il est mort avant ma naissance et ma mère m'a donné ce nom bizarre.

 

- C'est encore joli... »

 

Curieusement, la présence de ce garçon dans sa chambre ne l'inquiétait pas. Il avait l'air gentil, avec son sourire que surmontaient les cernes de quelqu'un qui dormait d'un sommeil rare et peuplé de rêves désagréables.

 

« C'est gentil. Tu n'as pas l'air d'avoir passé une très bonne journée. »

 

C'était dit tellement naturellement et gentiment que Laure sentit une vague de tristesse refluer dans sa gorge et lui obstruer la voix. Quelques larmes coulèrent sur ses joues.

 

« Excuse-moi, dit Mélan. Je ne voulais te faire pleurer. Tu en as sûrement eu plus qu'il ne faudrait pour une fille comme toi.

 

-Ce n'est pas ta faute, répondit-elle un peu précipitamment. Elle sembla soudain réaliser. Comment me connais-tu?

 

-Je te connais depuis bien longtemps, je suis dans ton école depuis deux ans, mais je suis d'un naturel discret. Je t'ai souvent observée, et vu les autres filles de ta classe te traiter comme quelqu'un d'inintéressant. Les idiotes.

 

-Mais pourquoi es-tu venu jusque chez moi?

 

-Je ne me sentais pas spécialement bien, et je voulais parler avec quelqu'un qui me comprenne un peu. C'est rare de pouvoir se sentir compris. »

 

Laure était déboussolée. Un garçon qui semblait lire en elle comme dans un livre, sensible, qui ne la considérait pas comme un gros sac magique à extraire des devoirs de français, c'était irréel. Mais elle avait envie de lui parler.

 

« Moi non plus, je ne vais pas très bien. J'ai presque envie de mourir, je me sens tellement seule.

 

-Il ne faut pas dire ça. La vie est précieuse. On a parfois envie de disparaître  quelques jours tout en pouvant voir la peine de nos proches. Ça n'est pas très sain, mais tout le monde en rêve. Tu n'es pas toute seule à te sentir incomprise. »

 

Mélan descendit les escaliers. Le concierge, occupé à nettoyer le miroir de l'ascenseur, ne le remarqua pas. Au dernier étage, dans un appartement à la porte ouverte, le cadavre de Laure souriait tandis que deux petites larmes s'évaporaient. La pluie battait contre les vitres.